L'autre soir, un reportage passait à la télévision. On y voyait Mayotte, ses côtes, ses arbres aux racines plongées dans l'eau. Ma fille a levé la tête et a lâché, l'air de rien : « Ça, c'est une mangrove. »

Je ne lui avais jamais appris ce mot. Elle l'avait rencontré quelques semaines plus tôt, dans une histoire, sans que personne ne le lui fasse réciter. Et il était resté. Mieux que resté : il était devenu le sien, disponible, prêt à surgir devant un écran de télévision. Et elle en était fière.

C'est ce petit moment qui m'a donné envie d'écrire cet article. Parce qu'il dit quelque chose d'essentiel sur la façon dont un enfant apprend vraiment les mots.

Pourquoi les listes de mots ne fonctionnent pas

Commençons par ce qui ne marche pas, ou mal.

Un mot appris dans une liste est un mot orphelin. Il est coincé entre deux voisins qui n'ont rien à voir avec lui, sans histoire, sans image, sans raison d'être là. On le lit, on le répète, on le récite. Et le lendemain, il s'est envolé.

Le dictionnaire, malgré toutes ses qualités, souffre du même problème. « Mangrove » y est enfermé entre « mangouste » et « mangue », dans un voisinage absurde. L'enfant y trouve une définition juste, mais froide, détachée de tout. Rien ne rattache ce mot à une expérience, à une émotion, à un moment.

Or notre mémoire ne fonctionne pas comme un tiroir où l'on rangerait des mots. Elle fonctionne par liens, par associations, par images. On retient ce qui s'accroche à quelque chose. Un mot isolé n'a rien à quoi s'accrocher, alors il tombe.

Un mot ne s'apprend pas : il se rencontre

Voilà, je crois, l'idée essentielle. Un enfant n'apprend pas vraiment un mot en lisant sa définition. Il l'apprend quand il le rencontre.

Rencontrer un mot, c'est tomber dessus au moment où l'on en a besoin, dans une histoire, pour comprendre ce qui est en train de se passer. Le mot arrive avec une image, avec une scène, avec une émotion. Il n'est plus une case à remplir : il est la clé qui ouvre la suite du récit.

Dans une de mes histoires, un enfant de la ville découvre la montagne. Il apprend le mot « marmotte » à l'instant précis où il en aperçoit une, un soir, alors qu'il monte sa tente pour bivouaquer. Le mot arrive avec le froid du soir, avec le silence, avec la surprise. Et il s'ancre bien plus profondément que s'il l'avait lu dans un cahier.

C'est cela, la force irremplaçable de la lecture : elle donne aux mots un contexte, et donc une raison d'être retenus.

L'obstacle du livre papier : l'interruption

Et pourtant, il y a un problème, que tous les parents ont observé.

Quand un enfant rencontre un mot inconnu dans un livre papier, il se retrouve devant un choix perdant à tous les coups. Soit il passe outre, et il continue sans vraiment comprendre : le mot est perdu, et parfois le sens de la phrase avec. Soit il s'arrête, referme le livre, va chercher un dictionnaire ou demande à un adulte : il obtient sa réponse, mais il a brisé le fil de sa lecture. Le temps qu'il revienne, l'élan est retombé.

Dans les deux cas, quelque chose se casse. Et comme l'effort de recherche est dissuasif, l'enfant, neuf fois sur dix, choisit de passer outre. Sa curiosité coûte trop cher, alors il y renonce.

C'est là, précisément, que le numérique peut apporter quelque chose que le papier ne peut pas offrir.

Ce que le numérique change

Imaginez que l'enfant puisse simplement toucher le mot du doigt, obtenir son sens en une seconde, et reprendre sa lecture exactement là où il l'avait laissée, sans même quitter sa ligne.

Il n'a pas posé le livre. Il n'a pas cherché ailleurs. Il n'a pas rompu le fil de l'histoire. Le mot lui est expliqué à l'intérieur même du récit, dans le contexte où il vient de le rencontrer, au moment où il en a besoin.

Ce détail change tout, parce qu'il supprime le coût de la curiosité. Et quand être curieux ne coûte plus rien, l'enfant l'est bien davantage. Il touche les mots qu'il ne connaît pas, par simple envie de comprendre. Il en rencontre dix dans une histoire là où il en aurait cherché un seul.

C'est le principe que j'ai voulu mettre au cœur de Lecturo, l'application de lecture que j'ai créée : que l'enfant ne quitte jamais son histoire pour comprendre un mot.

Le pouvoir du champ lexical

Il y a un second principe, moins connu, et qui me semble tout aussi important.

Les mots se retiennent mieux quand ils appartiennent au même monde.

Dans mon histoire de montagne, l'enfant croise « alpage », « versant », « troupeau », « bergère », « refuge », « bivouac », « marmotte ». Sept mots nouveaux, mais qui forment un paysage cohérent. Ils s'accrochent les uns aux autres, ils se soutiennent mutuellement. Comprendre l'un aide à retenir les autres, parce qu'ils partagent le même décor, la même expérience, la même histoire.

Dans une autre histoire, qui se passe en Thaïlande, l'enfant rencontrera « mangrove », « lagon », « récif » et les animaux qui vont avec. Un autre monde, cohérent lui aussi.

Mais jamais, au grand jamais, je ne définirai « mangrove » et « alpage » dans le même livre. Le grand écart entre ces deux univers ferait perdre à l'enfant tout le bénéfice de la cohérence. Il n'apprendrait pas un monde, il collectionnerait des mots isolés, et on retomberait dans le problème de la liste.

Je ne cherche pas à donner des mots à l'enfant. Je cherche à lui donner un monde entier, et les mots viennent avec.

Je dois vous avouer quelque chose

Arrivé ici, vous vous dites peut-être que je suis en train de vous vendre l'écran contre le livre.

Alors laissez-moi être honnête. J'aime les livres papier d'un amour un peu déraisonnable. J'aime leur poids, leur odeur, la façon dont un vieux livre porte en lui l'époque qui l'a vu naître. Je collectionne les éditions anciennes, et je suis incapable de lire la réédition d'un roman que je pourrais tenir dans son édition d'origine. Un écran ne me donnera jamais cela.

Et ce n'est pas une lubie de collectionneur. Le livre papier possède des vertus que le numérique n'égalera pas. Il ne fait qu'une seule chose, et il la fait totalement : rien ne clignote, rien ne réclame l'attention, il n'y a pas d'ailleurs vers lequel s'échapper. Il a une matérialité qui rassure : on voit son épaisseur, on sent où l'on en est, on tourne les pages. Il invite à la lenteur, à s'installer, à durer.

Et surtout, c'est l'objet que l'on partage. Le livre du soir, lu à deux, blotti, avec une voix qui raconte. Aucune application au monde ne remplacera ce moment-là, et je serais le dernier à le prétendre.

Le numérique n'est pas la destination. C'est le chemin.

Alors pourquoi construire une application de lecture, si le livre papier est si précieux ?

Justement pour cela.

Observez un enfant qui bute sur un livre papier. Que lui manque-t-il, réellement ? Trois choses, presque toujours. La vitesse de lecture, car il déchiffre encore trop lentement pour que le plaisir arrive. Le vocabulaire, car trop de mots lui échappent et le sens se dérobe. Et le goût de lire, car il n'a pas encore éprouvé assez souvent le bonheur d'une histoire pour avoir envie d'y revenir.

Ces trois manques ne se comblent pas en insistant. Ils se comblent en lisant. Beaucoup, avec plaisir, sans souffrir.

Et c'est exactement ce que le numérique, bien conçu, permet de faire. Il enlève les frictions qui découragent : le mot incompris, l'effort du déchiffrage, l'ennui. Il donne à l'enfant les moyens de lire beaucoup, et donc de lire vite, de rencontrer des centaines de mots, et de découvrir enfin que lire est un plaisir.

Un enfant qui a lu ainsi pendant des mois n'arrive plus devant un livre papier comme devant une montagne. Il arrive armé. Il a de la vitesse, il a des mots, et il a l'envie. Il peut enfin ouvrir ce livre et y rester.

Le numérique n'a jamais eu vocation à tuer le livre papier. Il a vocation à y conduire.

Ce que vous pouvez faire, dès ce soir

Il n'est pas nécessaire d'avoir une application pour appliquer ces principes. Voici ce qui compte vraiment.

Expliquez les mots immédiatement, sans interrompre l'histoire. Quand vous lisez avec votre enfant et qu'il bute, donnez-lui le sens en une phrase, tout de suite, et reprenez. Ne le renvoyez pas au dictionnaire, vous casseriez son élan.

Choisissez des livres qui explorent un univers. Une histoire qui plonge dans un monde cohérent, la mer, la forêt, la ferme, l'espace, apportera bien plus de vocabulaire durable qu'un livre qui saute du coq à l'âne.

Ne craignez pas les mots difficiles. Un enfant ne comprend pas tout, et ce n'est pas grave. Ce qu'il ne saisit pas aujourd'hui, il le saisira à la troisième rencontre. L'important est qu'il les rencontre.

Et surtout, laissez-le lire beaucoup. Le vocabulaire ne s'enseigne pas, il se dépose, lecture après lecture, comme des couches successives. Il n'y a pas de raccourci, et c'est très bien ainsi.

Ma fille ne saura sans doute jamais où elle a appris le mot « mangrove ». Elle se souviendra peut-être d'une plage cachée, d'une aventure. Le mot, lui, restera. C'est tout ce que je demande.

Lecturo est une application de lecture interactive pour les enfants de 6 à 10 ans. Les mots difficiles s'expliquent d'un simple toucher, sans jamais quitter l'histoire.

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