Chaque année, la même scène se rejoue dans les rayons jeunesse à partir de la mi-décembre. Des adultes de bonne volonté, un peu perdus, tournent autour des tables en retournant les livres pour lire les quatrièmes de couverture. Ils veulent bien faire. Ils veulent offrir un livre, parce qu'un livre, c'est un beau cadeau. Mais lequel ? Pour un enfant de huit ans, on prend quoi ? Et pour la cousine de onze ans qu'on ne voit que deux fois par an ?

Je suis passé de l'autre côté de ce rayon. Père de trois enfants, je travaille dans un collège et je passe une bonne partie de ma vie à réfléchir à ce qui donne, ou ce qui enlève, l'envie de lire. Alors voici le guide que j'aurais aimé qu'on me glisse dans la poche : par âge, avec de vrais titres, et surtout avec la logique qui permet de choisir même quand on sort de cette liste.

La seule règle qui compte : viser l'enfant, pas l'âge sur la boîte

Avant les titres, un principe. Un livre offert à Noël n'est pas un outil pédagogique, c'est un cadeau. Il doit faire plaisir le 25 au matin, au milieu des jouets, sinon il a raté sa mission. Cela veut dire qu'on choisit d'abord en fonction de l'enfant réel : ce qui le fait rire, ce qui le passionne, ce qu'il regarde, ce dont il parle. L'âge indiqué sur la couverture est une moyenne, pas une ordonnance. Un lecteur vorace de huit ans peut dévorer un roman marqué « dès 10 ans », et un enfant de dix ans fâché avec la lecture sera beaucoup plus heureux avec une bande dessinée réputée « facile ». Si c'est justement votre cas, celui de l'enfant brouillé avec les livres, j'ai écrit un article entier sur le cadeau à faire à un enfant qui n'aime pas lire : c'est un sport à part.

Autour de 6 ans : l'enfant qui commence tout juste à lire

À six ans, l'enfant est en plein apprentissage. Il déchiffre, avec effort, et c'est précisément pour cela qu'il faut résister à la tentation du livre « pour s'entraîner à lire ». Les petites collections de premières lectures sont formidables à la maison, au quotidien, mais comme cadeau de Noël, elles sentent l'école.

Ce qui fonctionne à cet âge, ce sont les livres où l'enfant reçoit beaucoup en donnant peu. Les grands albums d'abord, ceux qu'on lui lit et qu'il relira seul plus tard : Le Gruffalo de Julia Donaldson, indestructible, ou La grande fabrique de mots d'Agnès de Lestrade, d'une beauté rare. Les cherche et trouve ensuite, et ils sont souvent sous-estimés : un Où est Charlie ? se pratique seul, à deux, pendant des heures, et il apprend à l'enfant à fouiller une image comme on fouillera plus tard un texte. C'est un genre auquel je crois tellement que je suis en train d'y travailler moi-même, mais j'y reviendrai plus bas. Enfin, les séries courtes avec un héros récurrent, comme Max et Lili, rassurent : l'enfant retrouve un monde connu, et la collection donne envie d'agrandir la famille.

7-8 ans : le lecteur débutant, qui a besoin que ça paie vite

Vers sept ou huit ans, la mécanique de lecture se met en place, mais elle coûte encore. Le bon livre cadeau est donc celui qui récompense vite l'effort : chapitres courts, illustrations généreuses, humour immédiat.

Les valeurs sûres portent bien leur nom. Le Petit Nicolas fait toujours rire, soixante ans après, et ses chapitres indépendants sont parfaits pour un lecteur qui s'essouffle. Chez Roald Dahl, commencez par les courts : Fantastique Maître Renard ou Le doigt magique, avant les gros morceaux. La cabane magique emmène les enfants partout dans le temps et l'espace avec des phrases simples, et la série compte assez de tomes pour tenir jusqu'à Noël prochain. Et puis il y a la bande dessinée, qui est de la vraie lecture, je le dis et je le maintiens : Mortelle Adèle, phénomène absolu dans les cours de récréation, Ariol, tendre et très drôle, ou Anatole Latuile pour les amateurs de bêtises.

9-10 ans : l'âge d'or, à condition de trouver la porte

C'est l'âge où tout peut basculer, dans un sens comme dans l'autre. Un enfant de neuf ou dix ans qui trouve « son » livre peut devenir lecteur pour la vie. Celui qui enchaîne les pensums peut se fermer pour longtemps.

Pour les lecteurs déjà à l'aise, c'est le moment des premières grandes immersions : Harry Potter à l'école des sorciers, évidemment, mais aussi Matilda de Roald Dahl, ou Les Royaumes de Feu, cette saga de dragons qui fait des ravages chez les 9-12 ans. Pour ceux qui préfèrent rire, Le Journal d'un dégonflé a réconcilié avec la lecture des milliers d'enfants, et son mélange de texte et de dessins enlève toute intimidation.

Et puis il y a une famille de livres que je trouve idéale à cet âge : les livres-jeux, ceux où l'enfant décide, résout, manipule. Escape books, enquêtes, histoires dont on est le héros. L'enfant y lit énormément sans jamais avoir l'impression de lire, parce que chaque phrase sert son enquête ou sa survie. J'ai consacré un article complet aux livres-jeux si le genre vous intrigue. Et si l'enfant est du genre à connaître trente noms de dinosaures, j'ai aussi écrit sur la façon de choisir un livre de dinosaures, parce qu'il y a des pièges.

11-12 ans : offrir sans imposer

À l'entrée au collège, une nouvelle règle s'ajoute : le cadeau ne doit surtout pas ressembler à une leçon. Un préadolescent flaire à dix mètres le livre choisi « pour son bien ». Offrez-lui ce qui rejoint ses goûts à lui, même si ce ne sont pas les vôtres, et notamment les mangas, qui sont une porte d'entrée massive et parfaitement respectable vers la lecture.

Côté romans, quelques titres font mouche presque à tous les coups : La Rivière à l'envers de Jean-Claude Mourlevat, aventure et poésie, Tobie Lolness de Timothée de Fombelle, un bijou, Le Royaume de Kensuké de Michael Morpurgo pour les âmes voyageuses, ou Percy Jackson pour ceux qui aiment la mythologie et l'humour. Le bon réflexe à cet âge : demander conseil à un libraire jeunesse en décrivant l'enfant, pas son niveau scolaire. « Il adore les vidéos de foot et il rit devant les parodies » est une bien meilleure fiche d'identité que « il est en sixième ».

Trois pièges qui gâchent un livre de Noël

Le premier piège, c'est le livre utile déguisé en cadeau : le cahier d'exercices avec des paillettes, le « lire pour réussir son CE2 ». L'enfant n'est pas dupe, et le message qu'il reçoit est « même à Noël, on me parle d'école ».

Le deuxième, c'est le livre trop en avance, offert « parce qu'il grandira avec ». Un livre qu'on ne peut pas ouvrir maintenant est un livre qu'on n'ouvrira jamais. Mieux vaut un livre pile à sa taille aujourd'hui qu'un investissement pour dans deux ans.

Le troisième, c'est d'offrir son propre livre d'enfance sans regarder l'enfant qu'on a en face. La nostalgie est un beau moteur, mais elle se partage mieux en lisant ensemble le livre en question qu'en l'imposant sous le sapin. Et puisque j'en parle : quel que soit le livre choisi, glissez-y un mot, et proposez d'en lire le début ensemble le soir même. C'est souvent ce moment-là, plus que le titre, qui décide de la suite.

Ce que je mets sous le sapin, de mon côté

Vous l'aurez compris, je ne suis pas neutre dans cette histoire : les livres, c'est mon obsession. Au point d'en écrire. Mon premier, Mon enfant n'aime pas lire, s'adresse aux parents, et si vous cherchez un cadeau pour vous-même autant que pour l'enfant, c'est peut-être lui. Le deuxième, Le Labo du Dino, est un livre-jeu pour les 8-12 ans où l'enfant conçoit son propre dinosaure puis découvre s'il survit : il paraît le 28 septembre, autant dire qu'il a été pensé pour se retrouver sous un sapin. Et un cherche et trouve est déjà en préparation pour les plus jeunes. Tous partagent la même idée : un livre qui donne à l'enfant un rôle actif est un livre qu'on rouvre.

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