Faites le test sur vous-même. Fermez les yeux, et essayez de vous rappeler ce que vous avez reçu à Noël l'année de vos huit ans. Chez moi, le résultat est étrange : la montagne de jouets s'est fondue en une seule image floue et joyeuse, papier déchiré et odeur de sapin. Mais il en émerge deux ou trois objets précis. Un vélo, peut-être. Et, presque à coup sûr, un livre ou deux, dont je revois encore la couverture.
Chaque décembre, des parents se posent la question en remplissant le panier : est-ce qu'on met un livre ? Est-ce que ça vaut « un vrai cadeau » ? Est-ce qu'il ne va pas être déçu ? Je voudrais prendre cette question au sérieux, sans le moralisme habituel du camp des livres, auquel j'appartiens pourtant sans me cacher.
Le faux match
Disons-le d'emblée : opposer le livre au jouet est un faux débat, et un Noël sans jouets serait un Noël triste. Le jeu est le travail de l'enfance. Un enfant a besoin de construire, manipuler, incarner, inventer, et les jouets sont les outils de ce métier-là. La question intéressante n'est pas « livre OU jouet ». C'est : que fait chacun des deux, et pourquoi la pile de cadeaux gagne à contenir les deux.
Ce qu'un jouet fait très bien
Le jouet a pour lui la joie immédiate, et ce n'est pas rien : le cri du 25 au matin, c'est lui. Il a aussi le jeu partagé, les constructions à deux, les mondes inventés dans la chambre. Certains jouets accompagnent un enfant pendant des années et deviennent des compagnons de développement extraordinaires. Soyons honnêtes cependant : tous ne le font pas. Une partie des jouets de Noël connaît une carrière fulgurante de trois semaines avant de rejoindre le fond du coffre. On le sait tous, on l'a tous constaté, et l'enfant lui-même n'y est pour rien : c'est la nouveauté qui portait l'objet, et la nouveauté s'use.
Ce qu'un livre fait différemment
Le livre joue une autre partition, sur un autre tempo. D'abord, il se recommence : un livre aimé se relit, et chaque relecture est un peu différente parce que l'enfant a grandi entre-temps. Ensuite, il se partage autrement : le quart d'heure du soir où on lit ensemble reste, pour beaucoup d'adultes, l'un des souvenirs les plus nets de leur enfance, bien après que les jouets se sont effacés. Ce n'est pas l'objet qu'on retient, c'est le moment que l'objet fabriquait.
Et puis il y a ce que le livre dépose sans qu'on le voie. Des mots nouveaux, rencontrés dans les phrases : j'ai raconté dans un autre article à quel point le vocabulaire se construit par ces rencontres-là bien plus que par les leçons. Des histoires qui donnent des références, des personnages qui deviennent des amis, une familiarité avec l'écrit qui paiera pendant toute la scolarité et après. Un jouet occupe l'enfant qu'il est. Un bon livre travaille, en silence, pour l'adulte qu'il devient.
La vraie question : la place du livre dans la pile
Alors, que mettre sous le sapin ? Les deux, mais pas n'importe comment. Le livre ne doit pas être le cadeau-vitrine, celui qui porte le message des parents au milieu des cadeaux amusants : un livre offert comme une leçon est un livre condamné. Il doit être un cadeau parmi les autres, choisi avec le même soin qu'on met à choisir le bon jouet, c'est-à-dire en pensant à cet enfant-là, pas à l'enfant qu'on voudrait. J'ai détaillé comment s'y prendre, âge par âge, dans mon guide des livres à offrir pour Noël, et le cas particulier de l'enfant fâché avec la lecture dans celui-ci.
Et si vous voulez mettre toutes les chances de votre côté, jouez l'alliance plutôt que le match : le duo jouet-livre sur le même thème est d'une efficacité redoutable. La figurine de tyrannosaure ET le livre de dinosaures. Le déguisement de chevalier ET l'histoire de chevaliers. Le jouet donne au thème sa présence physique, le livre lui donne sa profondeur, et chacun renvoie à l'autre pendant des mois.
Le livre qui se prend pour un jouet
Il existe enfin une catégorie qui rend le match encore plus vain : les livres qui sont eux-mêmes des jeux. Cherche et trouve, escape books, histoires dont on est le héros : des livres qu'on pratique autant qu'on les lit, seuls ou à plusieurs, et qui réunissent la joie immédiate du jouet et le travail de fond du livre. C'est ma famille de prédilection, celle que j'explore dans mon article sur les livres-jeux, et celle dans laquelle j'écris désormais : Le Labo du Dino, qui paraît le 28 septembre, propose aux 8-12 ans de concevoir leur propre dinosaure puis de découvrir s'il survit, dans le livre puis dans un laboratoire en ligne. Le genre d'objet, j'espère, dont on se souvient encore l'année de ses trente-huit ans, les yeux fermés, l'odeur du sapin pas loin.
Des livres pensés pour être aussi des terrains de jeu, qui se prolongent en ligne : c'est la spécialité de la maison.
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